Edouard et ses Chouchous

Par | Le 28/11/2014 | Commentaires (0)

Alors là mes amis, la soirée s’annonce difficile pour Edouard : En effet c’est ce soir qu’a lieu le grand rassemblement annuel avec ses actionnaires !
Mais ça va… Il a l’habitude, ça fait déjà un petit moment qu’il les pratique ces boursicoteurs déchaînés, avides de « toujours plus d’argent ». Il le sait, ils vont se régaler de le cuisiner à la sauce dividendes et résultats, mais il aime ça Edouard, c’est exaltant, se mesurer avec ses Chouchous (un surnom ridicule mais très affectueux pour nommer ses actionnaires) lui procure énormément de bonheur et un sentiment de puissance non négligeable.

Edouard et ses Chouchous

Dividendes et résultats

C’est parti… Edouard se dirige vers le palais des congrès, où a lieu la réunion, confortablement installé dans son immense berline conduite par son fidèle chauffeur qui n’est autre que le ministre des transports (Edouard a le bras long).
Le véhicule roule paisiblement et Edouard profite de ce moment pour se détendre ; cette journée préparatoire, entouré d’expert en tous genres, fut vraiment éprouvante. Musique douce, petite coupe de champagne à la bonne température, avachi dans les fauteuils de la berline ; Edouard savoure l’instant.

Merci les experts

Le véhicule stoppe sèchement, la portière s’ouvre : « Si Monsieur veut bien se donner la peine », Edouard est littéralement extirpé de sa torpeur et amené tambour battant vers l’entrée des artistes par une petite troupe d’experts divers et variés lui donnant les derniers précieux conseils.

Pas mal Edouard !

Edouard entre dans sa loge où il retrouve un peu de calme, il se voit dans les nombreux miroirs, il se trouve plutôt beau Edouard dans son costume gris, sa chemise blanche, le tout agrémenté d’une cravate sobre. Il entend le brouhaha venant de la salle, à peine couvert par un air de violoncelle.

Un petit coup de maquillage

Mais voilà la maquilleuse qui rentre comme un tourbillon, sans crier gare, elle catapulte Edouard dans le fauteuil, lui sert un plein verre de bourbon qu’il se jette derrière la cravate… sobre, lui barbouille le visage et il se retrouve quelque minutes plus tard tout près de la scène.

Un peu le trac ?

Il entrouvre le rideau : la salle est comble, il aperçoit les actionnaires bien rangés sur des fauteuils disposés en colonnes et en lignes régulières, ce sont plus de 3000 personnes qui sont venues de toute la France et de toute l’Europe. Une technicienne lui accroche les micros au revers de sa veste. Il en profite pour vérifier que toutes les affiches qu’il a demandé sont bien en place : « Edouard Communication » « Télé Edouard » « La banque Edouard » « Edouard Fondation »  « Edouard sans frontières » « Edouard Market ». Parfait elles y sont toutes.
Un trac bien naturel l’envahit légèrement.

L'entrée en scène

Edouard a ses fiches à la main, ça va être à lui. La lumière s’éteint, une petite musique bien sentie dont le tempo se situe entre « le petit bonhomme en mousse » de Patrick Sébastien (célèbre chanteur à texte pendant un lustre dans les années 2000) et « mon vieux » de Daniel Guichard (chanteur). Il s’engage sur la scène suivi par un projecteur en se dirigeant vers un bureau et un siège posés dans un coin. Des applaudissements nourris mais contenus montent de la salle : la mise en scène est… sobre.

Blablabla...

La musique s’arrête, les applaudissements aussi, Edouard pose ses fiches et démarre son discours :
« Et merci d’être venus si nombreux, blablabla, merci de continuer à faire confiance au groupe Edouard, blablabla, l’action Edouard a augmenté cette année de je ne sais combien de pourcents et blablabla, grâce au groupe Edouard vous avez gagné énormément d’argent, c’est pas qu’on l’aime, mais on en a tous besoin et blablabla, et marge brute, et marge nette, et progression, et objectif, et blablabla ».

Il n'aime pas s'emmerder

Tout d’un coup, est-ce l’ambiance studieuse, le maquillage ou l’alcool ? Mais voilà qu’Edouard suffoque, il ne se sent pas bien. Il défait rapidement sa cravate, déboutonne son col de chemise, enlève sa veste qu’il jette violemment par terre en hurlant un : « Mais qu’est-ce qu’on s’emmerde ici !!! » provoquant un larsen de la sono qui fera bientôt place à un silence total.
Les actionnaires sont abasourdis par ce comportement peu coutumier, en coulisse c’est l’affolement. Le silence est pesant.
Mais libéré de son costume d’apparat et de sa cravate il va bien mieux. Il était engoncé mais maintenant c’est un autre homme qui prend la parole.

Vous reprendrez bien un peu d'argent ?

Après qu’on lui ait installé à nouveau les micros, sur la chemise cette fois, il s’approche lentement du bord de la scène avec un regard qui pourrait paraitre angoissant pour qui ne connait pas Edouard et dit tranquillement : « Mes Chouchous, je vais vous appeler Mes Chouchous ce soir. Je voudrais vous poser une question. » Après un long temps d’arrêt, presque inquiétant, il demande d’une voix grave et soutenue qui fit tressaillir l’assemblée : « VOUS VOULEZ GAGNER DE L’ARGENT ??? »
Surpris par la question, après un moment de silence on entendit un « oui » timide, puis un autre et encore un autre et c’est maintenant un « oui » qui se propage, rapide et débridé, pour devenir massif et crié ardemment et à gorge déployée par l’assemblée.
Edouard se sent pousser des ailes. Il harangue la foule : « vous voulez plus d’argent ? Moi, Edouard, je vais vous faire gagner encore plus d’argent… levez-vous et dites-moi que vous en voulez encore ». Des « on en veut plus, on en veut plus,… » saccadés montent de la salle.

On n'est pas déçus

Après avoir calmé l’ambiance il explique :
« Vous me suivez depuis longtemps maintenant, je ne vous ai jamais déçu. J’ai fait dans la grande distribution, j’ai vendu de tout ; de la couche, au cercueil, j’ai fourni la famille de la naissance du petit dernier jusqu’à l’enterrement de Papy ; le tout avec des marges énormes, vous êtes bien placés pour le savoir… Les profits ont été gigantesques. Mais ce que vous avez gagné jusqu’à maintenant c’est de la gnognote. ». Un tonnerre d’applaudissement vrombit.

Des Chouchous heureux

« J’ai de l’ambition pour vous mes Chouchous, je veux que vous soyez heureux, vous en voulez plus et c’est normal, moi aussi j’en veux plus… Dites-moi que vous en voulez plus.
- On en veut plus, on en veut plus, on en veut plus, …
- Vous allez en avoir plus… regardez : les salariés du groupe, ça fait un moment que je les fais travailler pour un salaire de misère… Mais là… couic, terminé les heures supplémentaires payées et pour la récupération, quand on sait parler aux salariés comme je sais si bien le faire, ils oublient de récupérer leurs heures sup. C’est pas de l’argent frais pour vous ça ? »

Les combines d'Edouard

Les chouchous grondent leur contentement. Edouard déploie maintenant tout son talent d’orateur :
« Et alors je vous ai trouvé une petite combine, vous allez m’en dire des nouvelles : Je prends des demandeurs d’emplois et je leur explique que je vais les embaucher en CDI… ils me croient. Mais d’abord je leur impose 6 semaines de formation. Pendant cette période je ne les paye pas, ils sont payés par Pôle Emploi ou la CAF et au bout de 6 semaines je les vire et j’en prends d’autres !!! Coût salarial 0€. » Un rire tonitruant traverse le palais des congrès.
Attendez ce n’est pas fini, la cerise sur le gâteau, écoutez bien : Pôle Emploi me verse en plus 2€ de l’heure pour chaque personne travaillant dans le cadre de la formation. Alors ? Je ne pense pas à vous ?
Le sourire radieux, il arpente lentement la scène, les bras écarté tel le Corcovado sous un tonnerre d’applaudissements. Il profite de l’instant.

Un certain Pierre Laroque

Le calme revenu, il enchaine sur le ton de la confidence : « Mais tout ça ce n’est rien. On va gagner un max de pognon avec la santé. »
Et il attaque son discours sur un ton convainquant, l’assemblée est suspendue à ses paroles :
« Alors là mes chouchous, pour vous expliquer mon plan il faudrait que je vous parle d’un certain Pierre Laroque qui fut, en 1943, à l’origine de la Sécurité Sociale mais nous n’avons pas le temps et tout le monde s’en fout.
Ce qui est important c’est que le groupe Edouard va vendre de la complémentaire santé. Comment faire ?

C'est bon la santé

D’abord avec mes copains les puissants nous sommes allés voir nos potes les ministres pour leur dire d’expliquer aux français que la sécu est en déficit et qu’il va falloir réduire les remboursements et nous, nous allons expliquer aux français que pour être entièrement remboursés il va falloir payer mensuellement une complémentaire santé et le tour est joué… MERCI QUI ? MERCI EDOUARD !!! »
Ces dernières paroles sont littéralement vociférées et font l’effet d’un séisme dans la salle, les Chouchous se lèvent d’un bon, Edouard se rapproche de la scène, la foule excitée se presse en espérant toucher celui qui leur donne tant de bonheur tout en scandant : « On en veut plus, on en veut plus,… »

Des Chouchous gourmands

Edouard reprend la parole sûr de lui : « Holà vous êtes gourmands mes Chouchous !!! Mais vous avez raison, moi aussi je suis gourmand ».
« Au début on ne gagnera pas beaucoup parce qu’il faudra bien rembourser pour rassurer la ménagère et afin que chaque français possède sa complémentaire santé, mais très vite on baissera les remboursements et là vous allez vous régaler, hein, me petits salaupiots !!!.
- Merci Edouard, merci Edouard, merci Edouard.
- Vous aimez le fric ??? On va s’en foutre jusque là !

La quoi ?

- Mais attendez, attendez mes Chouchous, ce n’est pas fini. Je viens de créer la Sur Complémentaire.
Silence dans la salle, les Chouchous prennent un air interrogatif et c’est avec une débauche d’énergie incroyable, transpirant, à moitié débraillé et avec un léger trémolo dans la voix qu’Edouard explique :
« Imaginez, vous achetez une paire de lunettes, la sécu vous rembourse que dalle, la complémentaire vous rembourse que dalle également alors vous faites quoi ? Vous vous ruez sur une Sur-Complémentaire qui vous remboursera un peu ces p…. de lunettes ».
Edouard se jette à genoux, au centre de la scène, les mains jointes, en regardant le plafond : « C’est une source de pognon intarissable… »
L’excitation est à son comble, une « holà » démarre dans la salle.

Adieu caissière

Le calme revenu, il se relève, rentre les pans de sa chemise dans le pantalon :
" Je voudrais finir cette belle soirée par une bonne nouvelle qui va surement vous remplir de joie également et qui va faire que l’on peut être optimistes en ce qui concerne l’avenir. Je peux vous le dire, ce soir, c'est officiel : la caissière de supermarché va enfin disparaitre. "
C’est une ovation, un standing ovation même (c’est pour dire) et il enchaine :
" Dans nos grandes surfaces, l’éducation des clients qui consiste à ce qu’ils se démerdent à scanner leurs articles et à régler avec leurs cartes bancaires est en train de porter ses fruits. On est à une caissière pour quatre caisses, bientôt ce sera plus de caissière du tout quand le client sera plus dégourdi.
Merci qui ? Merci Edouard
Vous aimez l’oseille ??? Vous allez en avoir à ne plus savoir quoi en foutre…"

A très bientôt Edouard

Des « merci Edouard » montent de la foule. Les Chouchous applaudissent admiratifs, le regard vide et la lèvre inférieure légèrement pendante : Ils vivent un moment de pur bonheur.
La musique du film « Rocky IV » annonce la fin du meeting, Edouard fait de grands gestes pour dire "au revoir et merci d’être venus". Il est lessivé, vidé, il va se coucher.
Mais c’est promis Edouard, si tu ne changes pas la musique de tes meetings, le Guide du Flâneur
ne pourra pas te soutenir.

grande distribution industrie les folles aventures d'Edouard édouard série nouvel épisode actionnaires

3 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire